Steve Gagnon: «Je ne fais pas du théâtre pour divertir»

Avant la première de son dernier spectacle Pour qu’il y ait un début à votre langue, Steve Gagnon m’a accordé une entrevue pour le magazine Voir. Après plus d’une heure de conversation passionnante, je livre ici la version longue de cette rencontre.

Léa Villalba: Tu es un artiste pluriel, comédien, auteur et metteur en scène, mais qu’est-ce que ça t’apporte d’avoir ces trois casquettes? Quel a été ton parcours?

Steve Gagnon: Pour moi, ces deux affaires-là font partie de moi depuis très longtemps. Mon premier amour, c’est le jeu, c’est l’interprétation. J’ai toujours appris à être comédien, à jouer des rôles, mais en même temps, j’ai toujours beaucoup écrit aussi. J’ai toujours aimé la poésie, la lecture, l’écriture, mais je m’y suis mis plus sérieusement à partir du Conservatoire. Dans les dix dernières années, j’ai vraiment senti que je devenais un auteur, j’ai compris comment en faire un métier. J’ai appris comment faire pour que ça ne soit pas une torture, mais simplement un exercice auquel je peux me livrer de façon saine, structurée et régulière. Quand j’ai écrit La montage rouge (sang), c’était dans des grands moments de grâce, d’inspiration. Pour moi, l’écriture était insaisissable au début. Maintenant, je peux la contrôler.

L. V: Est-ce que c’est grâce au temps?

S. G: Le temps oui, et l’exercice aussi. Au début, écrire, c’est quelque chose de très mystique, il y a une espèce d’aura. Puis finalement, quand tu connais ta langue, spontanément, il y a quelque chose qui surgit. Il suffit de commencer et c’est pas obligé d’être bon! On dirait qu’on se sent mal de poser sur papier trois mauvais mots alors qu’au bout du compte, il y aura peut-être une ligne de bonne et c’est pas grave. Maintenant, j’ai réussi à rendre l’écriture moins sacrée.

L. V: Et ton métier de metteur en scène, il est venu à quel moment dans ta vie?

S. G: La mise en scène est arrivée un peu par défaut. J’ai toujours fait un peu de mise en scène, mais c’était vraiment autour de mes autres projets. À un moment donné, je me suis rendu compte de l’importance du metteur en scène. Quand quelqu’un prend possession de ton texte pour en faire la mise en scène, tu n’as plus le contrôle sur ce qu’il signifie ou comment ça va être dit. Il y a des choses que je veux assumer complètement et la mise en scène me permet ça.

L. V: Est-ce que c’est l’art qui te permet de vraiment te mettre à nu?

S. G: C’est difficile de faire de la mise en scène, car tu dois endosser les paroles et le discours. Mais il y a rien comme le discours. C’est l’écriture qui dévoile qui je suis. Quand tu dis quelque chose publiquement, c’est fort. Prendre la parole, revendiquer, donner son opinion ou dénoncer, il y a rien de plus difficile que ça. C’est pour ça qu’on le fait si peu dans la vie: s’opposer à quelque chose, se positionner…on le fait peu parce que c’est difficile à faire.

L. V: Mais le théâtre te permet ça…

Oui, on peut le faire sur scène, surtout dans un spectacle comme Pour qu’il y ait un début à votre langue où le discours est frontal, présent et revendiqué. C’est un spectacle démesuré, plutôt radical dans la forme et dans le contenu donc il faut assumer entièrement. Ce n’est pas un spectacle qui crée l’unanimité, il va diviser.

L. V: Tes autres créations comme Os, Fendre les lacs ont soulevé des réactions fortes. Tu y parles de la mort, de rupture, de sujets assez sombres. D’où te vient l’inspiration et est-ce que c’est une nécessité pour toi de parler de choses plus profondes et sérieuses?

S. G: c’est sur que c’est pas léger, mais moi, je fais pas du théâtre pour divertir. Pour moi, ce sont deux métiers différents. Je trouve qu’on a un trop gros souci d’efficacité, une œuvre d’art est pas censée être complètement divertissante ou haletante sous tous ses angles! Si je vais voir l’exposition d’un artiste, je peux passer 20 minutes devant un tableau puis passer 8 tableaux en deux minutes. Une création théâtrale peut aussi avoir cet aspect-là. Devant une pièce de théâtre, tu peux être ébloui puis écouter un dix minutes avec plus de recul, puis tu reviens, une section t’émeut, etc…On dirait qu’on a peur que le public trouve une seule minute trop longue. Je trouve que c’est une drôle de façon de voir l’art, on fait pas suffisamment confiance aux sensations inconfortables. C’est pas pour que le spectateur se sente mal ou confronté, mais elles font leur chemin et provoquent des émotions.

L. V: Les sensations inconfortables, est-ce que c’est quelque chose que tu cherches à créer?

S. G: Je donne souvent comme exemple La Graine et le Mulet d’Abdellatif Kechiche, qui est selon moi une grande œuvre. Il y a une scène de 12 minutes ou tout ce qu’on voit, c’est deux personnes qui font la vaisselle et la jeune fille dit à répétition “non, mais il est con” et ça dure 12 minutes! Objectivement, la scène est beaucoup trop longue. Douze minutes pour dire qu’il est con, c’est beaucoup trop. S’il y avait eu un souci d’efficacité, la scène aurait duré 15 secondes, mais ça crée chez le spectateur la sensation parfaite: “je suis tanné, je suis mal à l’aise, c’est tellement long”. C’est exactement ça la situation! Quoi de mieux pour la comprendre que de la vivre?

S’engueuler en plein milieu de la nuit, c’est pas pertinent. Tu te répètes pendant trois heures, ça finit plus dans la vie. Puis pour transposer ça dans une pièce et être poli et efficace, on fait une scène de trois minutes? La vraie vie, c’est pas ça. Ça dure trois heures, les deux sont plus capables, ça finit plus, t’as mal à la tête. C’est aussi le but de l’art, c’est pas juste d’être confortablement assis et de ne rien trouver long. Sentir un inconfort,  on pense que c’est un défaut alors que c’est une qualité.

L. V: Quel a été ton point de départ pour créer Pour qu’il y ait un début à votre langue?

S. G: Je trouve qu’on n’a pas du tout intégré le sacré dans notre quotidien. Quand on est adolescents, on se pose des questions sur ce qu’on veut être, quel adulte on sera … puis rapidement après cette période, c’est plus du tout une quête prioritaire dans nos vies. C’est la quête de confort qui prévaut, on cherche a être confortable, a réussir, à se conformer à un modèle et on abandonne beaucoup de choses au profit de ce confort personnel: des luttes, des désirs, des convictions … C’est ça que je dénonce.

Chez les Massaïs, le passage de l’enfance à l’âge adulte se fait à travers des cérémonies qui durent des mois, de la danse, des chants, la construction d’un chapeau avec des plumes d’oiseau et le rituel de l’excision pour les jeunes femmes et la circoncision pour les garçons. Chez nous, beaucoup de choses passent inaperçues tout au long de nos vies. Comment pourrait-on donner un sens à nos fêtes chrétiennes sans être croyants?

L. V: Tu veux donc parler de moments de partage, de rassemblement. Tu penses que c’est important?

S. G: Ces fêtes ne sont pas là pour rien. La Thanksgiving par exemple, c’est une occasion de remercier qui que ce soit, la vie, l’univers, pour tout ce qu’on a récolté puis se dire qu’on a cinq mois d’hiver devant nous alors on se fait un bon gros souper. Je pense qu’il faut continuer à célébrer, marquer les choses, prendre un temps pour faire un bilan et se préparer pour la suite.

Chez les Massaïs, les Elder sont super importants. C’est un peuple qui a une espérance de vie d’à peine 40 ans alors quand quelqu’un se rend à 60, 70 ans, on le fête à tous les jours, c’est sacré. Dans nos vies qui sont plus saines, plus faciles, ce n’est plus un exploit de traverser le temps et c’est dommage.

L. V: Finalement, il y a quand même quelque chose de l’ordre de l’espoir alors, du modèle à suivre. Tout n’est pas sombre…

S. G: Pas du tout! C’est sur qu’on parle de réalités qui sont sombres, dramatiques, tristes… parce qu’on n’est pas là pour faire du déni, mais moi, je m’assure qu’il y ait de la lumière dans ce que je fais. C’est catastrophique que le public sorte déconfit ou noirci d’une représentation. Après on n’a pas le contrôle sur les gens, mais je m’assure qu’il y ait une dose de lumière. Même si c’est dense, exigeant et confrontant, il y ait de l’espace pour respirer et pour ressortir inspiré plutôt que de ressortir désespéré.

L. V: Pour construire cette idée de sacré, de résistance, quelle a été ta porte d’entrée?

S. G: L’auteur Sylvain Trudeli m’a inspiré cette pièce. J’ai lu ses romans pendant mon adolescence et ils ont forgé l’humain et le créateur que je suis aujourd’hui. Par lui, j’ai compris qu’il pouvait y avoir une poésie par l’oralité, qu’on pouvait être poétique dans le quotidien. Ses personnages sont portés par des quêtes, des réflexions, mais ancrées dans quelque chose de très quotidien. C’est ce mélange-là que j’aime beaucoup: poétique et concret, quotidien et grandiose. C’est avec mes souvenirs et mes sensations que j’ai écrit cette pièce.

L. V: Pourrais-tu me parler plus concrètement de la pièce?

S. G: C’est l’histoire de trois jeunes Québécois, dont un issus d’une communauté Massaï. Wilson et Frédérique se reconnaissent dans leur dénonciation du quotidien, des cadres très médiocres du quotidien. Ils ne se reconnaissent pas là-dedans, leur but est de partir et trouver une terre et être les humains insoumis qu’ils ont envie d’être. Cette terre d’exil est fortement inspirée par la terre natale de Wilson qui lui est nostalgique de la communauté qu’il a perdue. Les deux quêtes (y retourner et partir ailleurs) se mélangent et deviennent la même quête. La ligne devient très mince entre le fait que cette quête devienne un moteur, mais aussi un poids.

Photo: Stéphane Bourgeois

L. V: Tu ancres la pièce dans une réalité contemporaine et le Québec d’aujourd’hui. Est-ce que c’est important pour toi?

S. G: Oui, absolument. Cette facilité à tomber dans le confort et la médiocrité, je pense qu’elle a été très présente dans ma réalité d’enfant et d’adolescent et je la rencontre régulièrement.

L. V: Comment as-tu choisi les comédiens et comment ont-ils reçu ton travail?

S. G: Ce sont des comédiens avec qui je n’avais jamais travaillé pour la plupart même s’ils avaient déjà vu mon travail. Je suis allée chercher des gens à l’aise dans un processus où tout est en mouvance tout le temps, et habitués d’embrasser des propositions singulières. Quand je les ai contactés, il n’y avait même pas de texte, j’ai écrit sur mesure pour eux et ça transparaît dans leurs énergies. Ils étaient complètement disponibles pour être plongés dans mon univers. Sans ces acteurs-là, ce serait pas le même spectacle.

L. V: Comment penses-tu que le public va réagir?

S. G: De façon générale, je sais que ça va beaucoup se promener. On va à plein de places émotivement. Il y a des scènes touchantes, confrontantes, très drôles…. Quand on parle de confrontation, il y en a qui se ferment. Je sais qu’il y a cette possibilité qui existe, mais en même temps, je pense qu’il y a vraiment moyen d’être inspiré et très remué. Pourvu que ça bouge en fait. Parce que je trouve que c’est facile de venir à un show, de s’asseoir et quand ça finit de dire que c’était pas bon. Si ça tient juste à ça, l’utilité de l’art devient très futile. On peut aimer ou non les propositions artistiques, mais pourvu que ça ait bougé, qu’il y ait un moment qui pose une question ou qui a inspiré quelque chose. Si la réponse est non, j’ai du mal à le croire d’abord puis je trouve ça vraiment dommage. C’est pas construit pour faire l’unanimité, mais c’est construit pour que ça bouge.

L. V: Le spectacle se déroule dans la salle Alfred Barry qui est une salle plutôt intimiste. Est-ce que c’est quelque chose que tu recherches?

S. G: Oui, j’essaye vraiment d’amoindrir cette espèce de distance entre scène et salle, entre public et spectacle. J’essaye qu’il n’y ait qu’un espace et qu’on soit tous rassemblés dedans, que le spectacle soit accessible pour le spectateur et vice versa. C’est difficile de déstabiliser ce rapport s’il y a une scène, un plateau qui se défait pas et 800 sièges. Le rapport est déjà tellement installé.

J’aime pas cette aura des acteurs inaccessibles. Pour moi c’est ridicule. Notre métier c’est d’ouvrir un dialogue, d’ouvrir une réflexion. La convention, c’est que les gens viennent voir un spectacle. Comment créer quelque chose qui fait que le public se sente impliqué dans ce spectacle? Comment il peut y avoir un espace où le public et les créateurs, les artistes peuvent continuer à échanger? On dirait qu’on se rend pas compte, mais la plupart du temps, après les applaudissements, on passe directement à autre chose. C’est un peu absurde. On te pose une question puis on n’attend pas la réponse. Mais l’idée, c’est pas de forcer non plus, mais de permettre.

L. V: Tu as reçu plusieurs prix et bourses. Comment tu expliques ton succès et comment te sens-tu vis-à-vis de ces récompenses?

S. G: C’est drôle parce que quand c’est nous, c’est difficile de parler de succès. Quand on se regarde dans le miroir, on voit ce qui nous manque ou ce qu’on n’aime pas. On a jamais l’impression d’être devant une réussite. Ma relation avec les prix, les critiques, etc … je veux pas avoir l’air de quelqu’un de détaché ou de snob, mais rapidement, j’ai été confronté à des critiques très difficiles à prendre en tant qu’acteur. Il a fallu que j’apprenne à assumer quand même ce qu’on fait. Je me suis rendu compte que peu importe le show que tu fais, de façon générale, il y a  toujours des gens qui te disent que c’est le meilleur show de leur vie et d’autres qui trouvent ça raté. Quoi qu’on fasse, on va entendre l’un et l’autre.

S’il y a une chose dont je suis assez fier, c’est que j’ai réussi à intégrer que c’est extrêmement subjectif. Même chose pour les prix, ça reste des jurys de quelques personnes et selon le jury, tu accordes ou non une crédibilité. Je vais pas lui en accorder plus parce qu’elle m’accorde un prix.

Maintenant, je ne me réjouis pas d’une bonne critique ou d’un prix, mais je ne m’en fous pas non plus. Ça me réjouit pas, mais ça me détruit pas. Ça ne me fait ni chaud ni froid. Il y a une joie, mais elle reste très maigre.

L. V: si tu devais décrire ton travail en trois mots…

S. G: Je dirai accessible, mais insoumis. Ça fait trois mots (rires) ! Le, mais est important.

Pour qu’il y ait un début à votre langue
Salle Fred Barry, Théâtre Denise-Pelletier
Du 3 au 20 avril
Billetterie

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